Le document était destiné à rester entre les murs de l’établissement public. Présenté le 30 juin 2026 au comité consultatif d’éthique consacré à l’intelligence artificielle de France Travail, il a été rendu public le 23 octobre par l’association La Quadrature du Net, en parallèle d’une enquête de Mediapart. On y découvre un projet d’IA générative, de la même famille que ChatGPT, destiné à épauler les équipes chargées de vérifier que les inscrits cherchent réellement un emploi. La machine prépare le dossier, le conseiller tranche : voilà, en résumé, la promesse officielle. Reste à savoir ce que ce tri assisté change concrètement pour plus de six millions de demandeurs d’emploi.
Plan de l'article
Un objectif chiffré : contrôler beaucoup plus, sans embaucher #
Le calendrier n’a rien d’anodin. Comme le rappelle Rotek, qui a analysé le document révélé le 23 octobre, France Travail vise 1,5 million de contrôles de la recherche d’emploi en 2027, soit 400 000 de plus qu’en 2026. Une hausse de 36 %, à réaliser sans recrutement supplémentaire dans les équipes de contrôle. L’équation ne tient que si chaque dossier demande moins de temps de travail humain, et c’est précisément le rôle confié à l’intelligence artificielle.
Le support interne affiche d’ailleurs des ambitions qui vont au-delà de la simple aide à la lecture : y figurent les expressions « contrôle continu », détection de « signaux faibles » et volonté de « systématiser les contrôles ». Des mots qui dessinent moins un gadget bureautique qu’un changement d’échelle dans la surveillance de la recherche d’emploi.
Ce que ferait l’outil, étape par étape #
Dans la première phase décrite par le document, l’IA générative ne déclenche aucun contrôle elle-même et ne communique jamais directement avec la personne concernée. Elle se contente d’aspirer ce qui existe déjà dans le dossier : situation administrative, professionnelle et personnelle, comptes rendus d’entretiens avec les conseillers, diagnostic professionnel, historique des échanges. De cette matière, elle produit ce que le document appelle une « restitution structurée » : une synthèse accompagnée de « points d’attention » destinés à orienter le regard de l’agent chargé du contrôle.
Économie Matin, qui détaille le fonctionnement présenté, insiste sur un point : la décision de contrôle et ses suites restent entre les mains des agents, et le document décrit une trajectoire d’expérimentation, pas un bilan de déploiement. Si l’essai est jugé concluant, le périmètre de l’assistance numérique pourrait ensuite s’étendre, jusqu’à la sélection des dossiers à contrôler, voire à la réalisation de certaines étapes du contrôle.
Un deuxième étage de fusée après l’algorithme de ciblage #
Ce projet d’IA générative ne sort pas de nulle part. Depuis l’été, on sait que France Travail expérimente déjà un algorithme baptisé « Ciblage du Contrôle de la Recherche d’Emploi », présenté le 10 décembre 2025 à ce même comité d’éthique. Comme l’expliquait Solutions Numériques en juillet, ce système analyse 26 variables par dossier, après avoir été entraîné sur 60 000 contrôles passés, pour désigner les demandeurs d’emploi à examiner en priorité. Un CV non publié en ligne, un rendez-vous annulé, une inscription qui s’éternise : des éléments anodins pris un à un, mais qui, agrégés, peuvent faire remonter un dossier en haut de la pile.
L’établissement public défend un outil qui ne prend aucune décision et laisse les conseillers maîtres du jeu. La Quadrature du Net y voit au contraire un dispositif de profilage opaque, symptôme d’une industrialisation du contrôle social des chômeurs. L’association souligne au passage que France Travail a refusé jusqu’ici de publier le code de ses différents outils d’IA, y compris ceux déjà déployés.
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Pourquoi ce débat dépasse les chômeurs #
Au fond, l’affaire pose une question qui concerne toutes les administrations : que devient la garantie humaine quand la machine prémâche le travail ? Officiellement, un agent décide toujours. En pratique, la synthèse et les « points d’attention » générés par l’IA deviennent le premier regard porté sur le dossier, celui qui cadre tous les suivants. Si le modèle se trompe, exagère un signal ou passe à côté d’un contexte personnel, c’est la personne contrôlée qui devra s’en expliquer.
La période d’expérimentation qui s’ouvre dira si les garde-fous annoncés tiennent la distance face à un objectif de production en hausse de 36 %. Une chose est sûre : entre l’algorithme de ciblage testé depuis fin 2025 et cette IA générative d’instruction des dossiers, le contrôle des demandeurs d’emploi devient, étape après étape, un processus largement automatisé. Les six millions d’inscrits ont désormais toutes les raisons de soigner la trace écrite de leurs recherches.
Questions fréquentes #
L’IA de France Travail peut-elle radier un demandeur d’emploi toute seule ?
Non. Dans le dispositif décrit par le document interne révélé le 23 octobre, l’IA générative se limite à produire une synthèse du dossier avec des points d’attention ; la décision de contrôle et ses conséquences, dont une éventuelle radiation, restent du ressort d’un agent.
Combien de contrôles France Travail veut-il réaliser en 2027 ?
Le document vise 1,5 million de contrôles de la recherche d’emploi en 2027, soit 400 000 de plus qu’en 2026, une hausse de 36 % à effectifs constants dans les équipes de contrôle.
Quelles données l’outil analyse-t-il dans un dossier ?
Dans sa première phase, l’IA exploite uniquement les informations déjà présentes dans le dossier : situation administrative, professionnelle et personnelle, comptes rendus d’entretiens, diagnostic professionnel et échanges avec les conseillers. Elle ne contacte jamais directement la personne inscrite.




